Je viens de me faire houspiller par des amis très proches qui m'ont reproché de ne pas avoir donné de nouvelles et même aucun numéro de téléphone pour me joindre.

  Que dire à cela? D'abord, je me suis confondu en excuses. Oui, j'avais beaucoup à faire pour m'installer. Et puis, j'ai commencé les cours d'allemand qui ont (comme on dit) retenu toute mon attention.

  Mais derrière tout cela, il y a l'ami isolé, seul, loin des "siens" qui court des risques. Bien sûr , la France n'est pas un pays de sauvages. Si je tombe dans la rue, on me ramassera, on me soignera. .....En quelque sort l'espace public est humanisé avec son SAMU, ses brigades de pompiers et aussi ses braves gens.

  Ce qui importe c'est l'espace privé. L'appartement, la maison  où personne ne entre à moins d'y être invité (oublions les cambrioleurs). S'il m'arrive un accident de santé. Je ne sais pas un malaise qui dure. Je resterais effondré, gisant dans ma cuisine. ...Une heure, deux , ou beaucoup plus. ...A vrai dire. Cela peut durer semaines avant que mon corps inerte commence à dégager ses mauvaises odeurs et gêner les voisins.

  Le problème de société est là. On veut continuer à vivre indépendant, même à 60 balais, on peut aussi continuer à fréquenter ses amis....Comment faire pour associer les deux ? Je ne sais pas.

  La vie en société me fatigue. Les humains que je rencontre chaque jour. passent leur temps à communiquer sur rien. Surtout depuis l'arrivée du téléphone portable. Dimanche dernier, en rentrant de Paris, j'étais assis derrière un jeune homme qui pouvait être un militaire de retour de permission. Il est resté plusieurs heures sur son téléphone portable. Eh bien, je n'ai pratiquement rien compris de ce qu'il a dit. Il parlait pourtant en français. C'était beaucoup des expressions locales. Il poussait aussi des petits cris, entre les phrases incomplètes. Des souffles, des reniflettes...

  Des petits cris, des phrases incomplètes, des souffles et des reniflettes. Le téléphone devient le prolongement du corps, l'amplificateur de la voix. C'est l'autre quand il est loin. Que peut faire l'écrit face du téléphone? Il y a des romanciers qui savent tenir leurs lecteurs en haleine, mais il s'agit toujours d'histoires à la troisième personne,  des situations inconnues, des personnages mytiques, que sais-je ? Alors que le téléphone rappelle une présence éloignée. Oui, c'est moi. Tu m'entends? C'est moi avec ma reniflette et ma manière de parler, incompréhensible aux autres humains. Ca relève plus du body language qu'à tout autre chose, ou à  de la danse du feu chez les Indiens d'Amérique.

  Je me suis peut-être un peu éloigné de la solitude, mais pas tout à fait. Depuis l'apparition des téléphones portables, j'ai constaté à quel point les humains aiment ça. Les jeunes comme les vieux. Les sociologues ont du pain sur la planche. C'est fou à quel point les humains aiment bien être ensemble. Cela devient démoralisant. Etre ensemble est un mode de vie, un art de vivre. Peut importe les conneries que l'on peut dire. Etre ensemble, c'est bien. Etre ensemble est un MUST. Les soaps de la télé anglaise m'ont toujours consterné. Les personnages ne sont jamais seuls. Jamais. Pas un moment de réflexion seul.

  Voyager seul...? Vous n'y pensez guère. Combien de fois j'ai croisé des mines consternées quand je voyageais seul. Pas pour des questions de sécurité mais pour des raisons de solitude. On a l'impression que pour certaines personnes quand on est seul, le cerveau cesse de fonctionner, le plaisir de vivre cesse d'exister. La solitude dans le voyage, c'est la peine et la désolation qui s'installent.

  Alors que faire à 60 balais ? Entrer dans une maison  de retraite pour rassurer les amis qui pourraient appeler le directeur de l'établissement et demander de mes  nouvelles. Option non encore retenue pour l'instant.

  Aujourd'hui, on est le vendredi de Pâques. Je n'irai pas au chemin de croix. Je n'y crois plus. J'irai plutôt sur le chemin d'Emmaüs à la rencontre de l'autre isolé et malade.

Bises à tous.

 

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